Sociétés américaine et française : un regard du 19ème siècle

Ci-dessous quelques extraits de l’article Les Américains et l’avenir de l’Amérique de Philarète Chasles , homme de lettres et journaliste français (1798 – 1873) , paru dans la revue des 2 mondes.

Très éclairant pour percevoir les différences de mentalité entre les français et les américains . C’est une vision assez idéaliste de l’Amérique, assez courante au 19è siècle, qui a évolué depuis.

Chasles présente la constitution d’un village américain sur les terres du nouveau monde. Il montre comment tous ces nouveaux colons s’organisent pour fonder les règles (Saxons et Écossais, Allemands et Hollandais ) , et compare cette capacité d’auto-organisation à celle de la ruche.

« L’élément chrétien et calviniste, apte à l’association, plein de charité pour le prochain et de sympathie pour ses souffrances ; — l’élément germanique, patient, conquérant, laborieux, attaché au sol et à la tradition ; — enfin l’élément d’entreprise et d’audace, plus jeune que les deux autres, dont il est issu, et qu’il féconde sans jamais les détruire.

De quelque manière que l’on combine ces trois élémens primitifs, ils renferment toujours la variété, la liberté, l’attachement à la tradition : dans la sphère religieuse, ils laissent place à l’indépendance absolue ; dans la sphère politique, à la liberté des groupes fédératifs ; dans les mœurs privées et publiques, ils encouragent l’égalité des rapports, l’indépendance individuelle et l’association volontaire. Les États-Unis actuels ne sont que le développement de ces trois principes. »

« La communauté y est partout, sans que la liberté souffre nulle part. Le travail de l’abeille recommence à travers les phases de la vie civile ; »

«Tout cela se constitue progressivement, avec ordre, et par le même procédé. C’est toujours l’abeille (the bee). Il n’y a pas de gouvernement, chacun étant habile à se gouverner lui-même, nul ne voulant prendre le triste et vaniteux soin de gouverner les autres . »

Il oppose ensuite cette harmonie à celle du village francais :

« Rien de semblable en Europe, surtout en France. On ne s’y entend guère pour s’aider mutuellement ; chacun voudrait bien commander, et jamais on n’y a vu, même à l’origine, le gathering of the bee (le rassemblement de l’abeille). Lisez le Polyptique d’Irminon, tableau naïf des manses du XIIIe siècle : partout des esclaves échelonnés, dont le christianisme adoucit la misère. Que les toits des manans se soient groupés autour du château ou de l’abbaye, peu importe ; le Romain d’abord, ensuite le Germain, plus tard l’homme de loi, quelquefois l’abbé, ont dominé le hameau naissant et favorisé ou entravé son progrès ; nul service d’égal à égal ; toujours bienfait ou oppression, gratitude ou vengeance. Après dix-huit siècles passés ainsi, voyez l’état moral d’un village de France ; le plus beau pays de l’Europe vit dans une hostilité universelle. Toutes les haines y fermentent avec tous les intérêts ; l’instituteur abhorre le curé, qui jette l’instituteur en enfer ; le meunier regarde d’un œil jaloux le propriétaire de l’usine prochaine, et ce dernier s’anime d’une sourde envie contre le représentant, le cultivateur et le vigneron. »

« Ces couches superposées se repoussent en se touchant ; société composée de haines, concert de vengeances ? Le hameau français ou italien ne sait pas se gouverner. Il n’a pas la science de l’autonomie. Nourri dans un autre berceau, formé d’autres éléments, il porte la vieille empreinte de l’autorité, ou, si l’on veut, de la servitude. Les passions rivales et jalouses y fermentent avec le souvenir des anciens griefs : non que les âmes y soient pires tout au contraire, mais les habitudes y sont mauvaises. »

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